Journalisme en Haïti, entre prestige et dérives !

La prolifération des médias en ligne, conjuguée au manque de formation de certains journalistes, au rapport avec les gangs armés, fragilise la pratique normale du métier de journaliste en Haïti. Entre précarité et soucis professionnels, le culte du prestige et l’obligation d’affronter les dérives, ne tiennent qu’à une frontière étanche.   

« Avoir un micro, un téléphone ou une chaine YouTube ou une page Facebook, ne veut pas dire « être journaliste », précise d’entrée de jeu, le journaliste Marcus Garcia. La morale, l’éthique, la déontologie…, certains journalistes s’en moquent pas mal. Le seul instinct qui les anime c’est le « Dieu de l’argent », et ceci, peu importe sa couleur ou la façon dont cet argent est gagné. Le respect de l’éthique et de la déontologie est le fondement sur lequel repose ce métier dont l’exercice n’est pas donné à qui le veut. En clair, n’importe qui ne devient pas journaliste, mais plutôt qui le peut. 

« L’essentiel c’est de l’avoir, ils ne sont pas des journalistes, ce sont des publicistes », dénonce le PDG de Radio Mélodie FM. Autrement dit, outre la prédisposition, les connaissances requises, le journaliste malgré ses dizaines d’années de carrière doit savoir rester a priori, dans l’éthique et la déontologie continue.

Avec l’arrivée des médias sociaux, le métier de journaliste en Haïti suscite aujourd’hui beaucoup d’émois, en raison des dérapages et atteintes graves aux principes fondateurs. « C’est de l’anarchie totale », estime M. Garcia. Le journalisme est, à tout point de vue, un métier noble au regard des grandes exigences morales et intellectuelles. Selon Marcus Garcia, « il y a de l’espoir pour la presse haïtienne qui regorge toujours de plumes de qualité, d’hommes et de femmes qui prouvent à travers leur exemplarité, qu’ils n’ont pas été parachutés dans le métier aux fins d’échapper aux dures règles du chômage ».

 « Le chantage, la diffamation, la mendicité, la prostitution intellectuelle, le déni de soi, la calomnie est le credo de certains journalistes depuis des années », constate le journaliste Georges Michel. La majorité des journalistes haïtiens a perdu tout crédit depuis qu’ils se comportent comme porte-paroles des hommes politiques, des hommes d’affaires. Contre quelques billets, ils épient les uns pour informer les autres et vice-versa. 

Désormais, tout est à monnayer : « les informations, leur dignité, leur honneur et celui de leurs camarades ». Certains confrères, notamment les plus anciens qui président les associations de Presse, ont décidé de jouer aux mercenaires. Le journaliste historien souligne que depuis des années, certains journalistes vendent leurs micros.

Journalisme, réseaux sociaux… les médias en perte de crédibilité

La diffusion de fausses informations par certains médias, le rapport de certains journalistes avec les gangs armés, sont entre autres dérives qui deviennent de plus en plus préoccupantes. Une situation qui, selon Danio Darius, affecte les acquis démocratiques. Pour l’ancien rédacteur au quotidien Le Nouvelliste, ces actions nous invitent à poser le problème de la crédibilité de la profession.

 Depuis des années, la radio reste le support d’information le plus crédible aux yeux de la population. « Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Avec les réseaux sociaux on parle d’individu média, qui représente un danger pour le secteur », indique Jacky Marc, journaliste et communicateur social qui dénonce l’amalgame dans le secteur.

Malgré l’essor des réseaux sociaux, Martine Isaac déclare que ceux-ci ne peuvent en aucun cas remplacer le journalisme professionnel. Les médias modernes gérés par des personnes ordinaires non identifiées et pas nécessairement des journalistes « assurent une mission de communication à une échelle publique très large, mais pas d’information ». Car, mentionne la Présidente de la Solidarité des Femmes Haïtiennes Journalistes (SOFEHJ), « l’information repose sur le professionnalisme dans la transmission de l’actualité, avec confirmation de sa source et son identification ».

 « Certains journalistes, qu’ils soient dans les médias traditionnels ou dans les médias en ligne, se jettent dans toutes les pratiques irrégulières pour salir l’image du métier », regrette Jacky Marc. Face à ces genres de dérives, l’ex-président de l’Association Haïtiens des Médias en Ligne a, de son côté, exigé beaucoup plus de rigueur dans les médias en ligne. « L’Etat doit avoir un contrôle sur le fonctionnement de ces médias, qui ont une grande influence sur la population », déclare Godson Lebrun, masterant en management des médias.

Des journalistes sans « crédit » !

Quand il se passe quelque chose, tout le monde sort son téléphone portable et l’information est tout de suite diffusée. Ce qui ne veut pas dire que chaque individu est un journaliste potentiel, comme on l’entend parfois. « Le métier exige rigueur et professionnalisme. On ne peut circonscrire sa fonction qu’à un simple relais de l’information », précise Jacky Marc, qui détient un master en journalisme.

Les cas de dérives dans le secteur ne manquent pas.  Dans les années antérieures, les médias et les journalistes vivaient de la publicité. Pour l’heure, la majorité d’entre eux vivent des gangs. « Les journalistes et les médias n’ont plus de crédit aux yeux du public », raconte Marcus Garcia . Mais la corruption dans les médias ne se limite pas à l’utilisation de l’autorité publique pour satisfaire sa cupidité ou extorquer des pots-de-vin. « Elle se manifeste également dans la prolifération de la publicité rédactionnelle et de nouvelles forgées de toutes pièces, et surtout dans la dissimulation intentionnelle par les médias de la corruption en leur sein », a-t-il affirmé. 

Le secteur médiatique haïtien ne peut pas être épargné face à la crise socio-politique qui ronge le pays depuis des années. Pour Martine Isaac, « les sites internet, les plateformes de réseaux sociaux et autres blogs ne peuvent pas remplacer les médias professionnels, à l’instar des agences de presse, de la radio, de la télévision et des journaux », a-t-elle estimé.

Des associations sans autorités face aux dérives

Le journaliste Jacky Marc dénonce la relation qui existe entre certains journalistes et les bandes armées qui terrorisent la population. « Les associations doivent stopper l’hémorragie », dit-il. Marcus Garcia quant à lui, pense qu’il est urgent de sauver le secteur. « L’heure est grave ! », le cri d’alarme lancé par le journaliste senior.  Selon Marcus Garcia qui préside l’Association des Médias Indépendants Haïtiens (AMIH), les associations de journalistes et des patrons doivent redéfinir leurs critères. Il faut appliquer les règlements. « L’État doit jouer son rôle pour freiner cette pagaille », croit le patron de Mélodie FM.  

Danio Darius, ancien rédacteur au journal Le Nouvelliste est clair là-dessus : « La corporation doit être beaucoup plus sérieuse ». « Il faut avoir une instance pour réguler le secteur et sanctionner tous les journalistes qui se noient dans la corruption et les dérives », conseille le spécialiste en management international des médias.

Le président de l’Association Nationale des Médias Haïtiens (ANMH), Jacques Sampeur, qui condamne toujours les dérives dans le secteur, dénonce la pratique de certains journalistes consistant à donner la parole aux chefs de gangs. « Pas de sanctions. L’État doit prendre ses responsabilités », a dit le PDG de Radio Antilles. Le secrétaire général de l’Association des Journalistes Haïtiens dénonce lui aussi, l’attitude des confrères qui tendent leurs micros aux bandits, tant dans les médias conventionnels que sur les réseaux sociaux. Jacques Desrosiers a rappelé que des instruments légaux nationaux et internationaux condamnent ce genre de pratique.

Malgré les nombreuses dérives qui caractérisent sa pratique en Haïti, le journalisme reste et demeure, essentiellement, un métier noble. Dans une société où tout est à repenser, redéfinir, le redressement du métier de journaliste s’inscrit dans l’urgence.

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